LES VAUTOURS
VECTEURS POTENTIELS DE PATHOLOGIES

Les modalités de portage et contamination potentiels.

Ces vecteurs animés peuvent jouer un rôle épidémiologique selon quatre modalités essentielles :
• I. L'oiseau fait une infection clinique ou inapparente. Malade ou porteur sain, il excrète, en permanence ou par intermittence, l'agent pathogène dans ses productions biologiques (fèces, sécrétions diverses, urines, squames et plumes, sperme, oeufs, cadavre). Il peut également constituer un réservoir sauvage pour l'agent en direction des espèces sensibles.
• II. Le parasite est excrété par les fèces après passage dans le tube digestif de son hôte temporaire, sans - ou secondairement - avec multiplication.
• III. La transmission physique par le plumage, le bec, soit les phanères, et les pattes souillés pendant la curée.
• IV. Les matières virulentes sont disséminées par les régurgitations du bol alimentaire contenu dans le jabot, à l'aire, lors du nourrissage du poussin, ou à la suite de dérangements sur le site de curée. Les pelotes sont une autre "production" contaminée d'un transit intestinal incomplet.
I. La transmission de "parasites" aviaires et de toxines non spécifiques.
Sauf quelques cas très ponctuels de pathologie individuelle rencontrés en parcs zoologiques (COOPER J.E. 1972. et KEYMER I.F. 1972, dans [16,7]), on doit avouer que l'étude des maladies spécifiques aux vautours n'a jamais constitué une priorité scientifique.
Ces oiseaux présentent un niveau de résistance remarquable à divers agents et substances biologiques, dont les toxines botuliques [16]. C'est heureux pour eux. Les divers types de toxines botuliques, présentes en milieu anaérobie et hydrique - donc dans les cadavres -, ont une grande virulence bien connue de tous. Un recyclage rapide des cadavres peut constituer une facette de la prophylaxie sanitaire dans le cadre de la lutte contre cette redoutable toxi-infection fréquente dans l'ouest de la France (Carte 3).
En fait, peu de maladies aviaires sont communes aux mammifères et aux oiseaux. Lors d'affections aiguës ou suraiguës, les activités biologiques de quête alimentaire ou de migration cessent rapidement chez les oiseaux malades. Ceci est un facteur modérateur dans le processus de rencontre possible entre le germe et un autre hôte d'espèce différente.
II. Excrétion portage non spécifique.
La deuxième hypothèse, la transmission par voie fécale de pathogènes, a plus inspiré les vétérinaires épidémiologistes et d'autres chercheurs, souvent ornithologues [4,5,6,16,42]. Leurs travaux concernent surtout des espèces africaines, sauf ceux de NATORP [27] et VAISSAIRE [42]. On peut retenir les conclusions de ces travaux " exotiques " en raison des analogies biologiques et éthologiques entre les nécrophages africains et ceux d'Europe. J.C. NATORP [27] a réalisé des investigations bactériologiques sur les fientes par écouvillonnage cloacal confirmant le statut de " cul-de-sac épidémiologique " des vautours fauves cité par R. BRIQUET [5] et M. CHASSAGNE [7] dans leur thèse de doctorat vétérinaire (1986, 1990, 1998).
J. VAISSAIRE et ses collaborateurs [42] ont tenté d'estimer l'impact possible de la population de vautours de la Vallée d'Ossau (Béarn), " particulièrement nombreux dans la région et bien implantés depuis une dizaine d'années " [42] sur l'émergence de la fièvre charbonneuse, en 1997. Cette zoonose émergente majeure (Anthrax) est redoutée de par sa viru- lence et son incidence loco-régionale (" champs maudits ") sur le plan économique et de la santé publique : l'analyse des 21 excréments de vautour récoltés dans la nature et, en particulier, dans les aires de nourrissage voisines est négative, tant pour la mise en évidence de bactéridie charbonneuse que de spores [42].
J.L. MARTEL (C.N.E.V.A de Lyon) et coll. [6] ont abordé le portage et le rôle de vecteur potentiel des vautours à capuchon africains (Necrosyrtes monachus), charognards anthropophiles, dans l'épidémiologie des salmonelloses, au Sénégal (1971). Les analyses bactériologiques effectuées à partir de 58 vautours et 38 milans noirs sacrifiés pour l'étude révèlent un taux de portage (la prévalence) équivalent et des sérotypes identiques à ceux de l'homme et des porcs : ces conclusions sont prévisibles en raison du commensalisme des trois espèces. En aucun cas, il n'est possible de déterminer, sur ces bases bactériologiques, un sens de contamination éventuelle. Par contre, l'éthologie pourrait fournir des axes.
En Europe, les conditions sanitaires et l'écologie des vautours diffèrent. A fortiori, en zone de montagne : le commensalisme est limité à une promiscuité relative avec les troupeaux [7]. Mais, à l'évidence, le régime alimentaire très particulier peut rendre suspects ces mangeurs de cadavres familiers du bétail en alpage. Ces grands oiseaux au bec crochu de l'imagerie populaire superficielle peuvent donc inquiéter, a priori, les autorités sanitaires et certains éleveurs [19,20].
Dans leurs expérimentations, HOUSTON et COOPER utilisent Aeromonas formicans, Gram - de résistance analogue à Salmonella et supérieure à d'autres entérobactéries [16], Streptococcus pyogenes, Gram +, souche hémolytique aux caractéristiques invasives et de résistance analogues à Staphylococcus aureus et, enfin, une souche avirulente de Bacillus anthracis (Gram +), corps bactériens et spores : seule S. pyogenes est retrouvé, jusqu'à 72 heures après l'administration orale. Le tarissement de l'excrétion est rapide. Les spores charbonneuses sont excrétées en début d'émission des fientes mais plus après 17 heures [16]. Les auteurs concluent en insistant sur le rôle favorable des vautours dans les cas d'infestations parasitaires des ongulés sauvages, d'épizooties de brucellose et de charbon bactéridien [16]. Pour cette dernière, endémique dans des biotopes à vautours (Vallées d'Aspe et d'Ossau), on peut raisonnablement supposer que la consommation rapide d'un cadavre frais aboutit à une destruction des bactéries avant le début de sporulation [7].
Une grande majorité des mortalités du bétail est, en fait, d'étiologie non infectieuse (post-partum, traumatismes divers [7]).
Des prélèvements de fientes effectués par NATORP [27] en vue d'analyses bactériologiques ont surtout mis en évidence des souches d'Escherichia coli, confirmant, ainsi, les résultats d'analyses d'écouvillons cloacaux réalisés par COOPER de 1968 à 1970 [16], au parc de SERENGETI / KENIA sur les vautours à dos blanc (Gyps africanus). Ils ont parfois isolé Pseudomonas, Aeromonas et Streptococcus, comme NATORP [27]. Mais tous ces genres ne sont pas, obligatoirement pathogènes.
La sensibilité variable des méthodes analytiques et la qualité du protocole doivent relativiser de nombreuses conclusions, en bactériologie. Les tailles d'échantillons soumis aux investigations sont, aussi, un élément de discussion important.
Le bon sens (paysan ou scientifique et donc, nécessairement, critique), l'observation des oiseaux, l'analyse des faits contemporains et historiques permettent de prévoir raisonnablement ou de confirmer le statut de cul-de-sac épidémiologique pour les rapaces nécrophages. HOUSTON et COOPER [16] en viennent aux mêmes conclusions. Pour exemple, le percnoptère, migrateur africain, se nourrit volontiers de débris de cadavres morts de maladies très contagieuses, sur ses sites d'hivernage ( les pestes, la fièvre aphteuse, la blue tongue, les charbons, les brucelloses,...). De telles maladies, exotiques pour certaines, n'ont jamais sévi sur les estives européennes. Dans le même ordre, les grandes épidémies de peste bovine d'Afrique du Sud ou de fièvre charbonneuse en Inde, deux grandes épizooties parmi d'autres, se sont éteintes malgré la consommation importante des cadavres par ces oiseaux [7]. Ce constat disculpe un peu plus les charognards. Il ne se limite pas au cas des nécrophages migrateurs. Par contre, ces évidences n'excluent évidemment pas la vigilance. Une gestion raisonnée et dynamique s'impose, bien entendu.
J. BLANCOU et ses collaborateurs malgaches [4] font absorber diverses bactéries pathogènes (bactéridie charbonneuse , charbon symptomatique et colibacille de souche 111B4) à une espèce nécrophage occasionnelle, la buse malgache (Buteo brachypterus). Cette expérimentation porte sur le rôle potentiel des rapaces migrateurs dans la " translocation " d'épizooties exotiques. Ils concluent à la possibilité, pour des oiseaux migrants d'Afrique vers Madagascar, d'exporter des agents pathogènes vers des zones indemnes (la traversée du Canal du Mozambique, large de 50 kilomètres, n'excède pas une matinée de vol). Ils retrouvent ces trois germes jusqu'à 4 jours après leur administration.
Mais la buse malgache n'est pas migratrice, à la différence du milan noir (Milvus migrans) cité dans cette publication de 1992. Aucune mesure de pH portant sur les divers segments digestifs n'est présentée.
Or le pH très acide de l'estomac des vautours (constitué du proventricule et du ventricule) est proche de 1 [16,7 et M. LECONTE, com. pers.], 7à 7,5 dans le jabot et 6 à 6,5 dans les divers segments de la partie aval. Ces conditions de pH extrêmes et ses variations subies par le bol alimentaire au cours du transit intestinal détruisent de nombreux germes, virus, dont ceux de la fièvre aphteuse et les Brucella, en particulier. Cette acidité extrême oriente la digestion vers la voie chimique plutôt qu'enzymatique bactérienne. A titre comparatif, chez un rapace nocturne rodenticide, la chouette effraie (Tyto alba), le pH se situe entre 2,5 et 5, comme pour le héron cendré (Ardea cinerea) et le faucon crécerelle (Falco tinnunculus) (MENNEGA. 1938, dans [16,7]). Salmonelles et Listeria sont détruites à pH inférieur à 4 (Pasteurelles, Mycoplasmes et Chlamydies sont vite inactivées à la mort des cellules - hôte) [7]. La dissémination d'agents pathogènes par les vautours est donc peu probable.
III et IV. Les autres facteurs de dissémination.
- Sur les lieux de curée, les oiseaux, effrayés, peuvent régurgiter le contenu de leur jabot s'ils sont dérangés : la fuite s'en trouve facilitée. La neutralisation digestive n'est pas encore entamée. L'isolement des charniers est donc une mesure minimale et justifiée, ne serait - ce que par rapport à cette éventualité exceptionnelle.
- Le transit digestif est très rapide chez le vautour fauve, de 6 à 28 heures [16], pour une ration moyenne de 1,5 kg en une prise [7] (7) : le tube digestif est court (3 mètres), riche en glandes exocrines et sans diverticules notables [7], bien adapté à la digestion enzymatique - chimique -. Les colibacilles commensaux la complètent, sur le plan de la digestion microbienne.
- Les déjections - comme l'essentiel de la toilette - ont donc surtout lieu au reposoir souvent écrasé de soleil - donc sec - et inaccessible. De loin, les coulées blanches en falaise en témoignent [18].
- Ces sites rupestres réguliers surplombent des buissons, milieux fermés traditionnellement peu exploités par les troupeaux domestiques. Les pelotes de réjection, composées d'éléments imputrescibles et indigestes (quelques os et phanères), sont aussi expulsées au dortoir [7], milieu hostile aux bactéries pathogènes. Ceci limite encore les pollutions microbiennes. A titre de comparaison, on peut aisément supposer l'impact polluant d'une carcasse de brebis jetée dans un aven ou un ruisseau (8).
- L'étude des autres comportements à la curée et après le repas est intéressant à noter : comme tout animal situé dans un milieu naturel spacieux, les vautours sont très soucieux de leur propreté corporelle : une grande partie du temps passé au reposoir et à l'aire sert aux soins méticuleux du plumage. Après la curée, ils se frottent consciencieusement le cou et le bec sur des surfaces solides. Les pattes et tout le plumage sont ensuite débarrassés des débris dans toutes les régions accessibles au bec, le grooming.
- Les vautours se baignent très régulièrement : ce comportement dans les lavognes caussenardes et autres abreuvoirs ou points d'eau peut constituer un facteur de pollution réel. Cependant, les ultraviolets, l'oxygène de l'air et la dessiccation sont de bons antiseptiques pour les particules alimentaires qui pourraient rester sur le tégument. L'action des éléments réduit donc le danger de contamination.
Une bonne alternative à ce risque potentiel susceptible de ternir la bonne image des vautours - éboueurs consiste à mettre à disposition des " baignoires à vautours " spécifiques, judicieusement placées (BONNET et PINNA / P.N. Cévennes, com. pers.). On veille aussi à prévenir les atterrissages des oiseaux dans les abreuvoirs destinés au bétail par des installations techniques simples et dissuasives : des abreuvoirs à palette ou l'installation de câbles tendus au dessus des mares destinées aux brebis constituent des solutions simples [7].
- La prise en compte de la notion de dose minimale infectante [19,20] permettrait de minimiser les défiances à l'égard de la faune sauvage. Elle correspond à la quantité minimale, pour une espèce déterminée, nécessaire, après pénétration, au développement d'une pathologie : ce nombre de parasites varie beaucoup, selon le contaminant et l'organisme contaminé (9).
Cette dose minimale infectante est susceptible d'être véhiculée par les oiseaux au niveau des serres, du plumage et du reste du corps. Des mesures de précaution minimales du type "contrôle sanitaire strict des apports"suffisent largement à ne pas l'atteindre.

Etourneaux, vaches et Doses Minimales Infectantes en salmonelles.


Les étourneaux (Sturnus vulgaris) sont commensaux de l'homme, de son bétail et grégaires, tout comme les vautours fauves.
Notre clientèle vétérinaire héberge un dortoir de 2 à 4 millions de ces oiseaux hivernants, dans une sapinière en zone de lande (LOCARN). Ces oiseaux, granivores en hiver et " hirondelles du printemps " dans les Pays Baltes et Scandinaves, se répartissent, le jour, dans les exploitations agricoles de la zone de gagnage. Un territoire vital de 40 kilomètres de rayon, environ. Non sans problèmes pour les éleveurs de bovins qui voient d'un très mauvais œil une pression de prédation de ces oiseaux exercée sur les ensilages de maïs - fourrage présenté aux uns, en front d'attaque, aux autres en agrainoirs. Pour les deux groupes, les silos de stabulation constituent une manne alimentaire " à volonté ".

La compétition alimentaire, bien réelle, s'est aggravée de soupçons de transmission de certaines affections, de la part des instances sanitaires sensibilisées par les plaintes des éleveurs - maïsiculteurs.
En 1992, une étude sur le rôle potentiel de vecteur de salmonelles vers les élevages de vaches laitières a été réalisée [19,20]. 315 étourneaux ont été capturés en dortoir et au gagnage, essentiellement les fronts d'ensilages de maïs, ration de base hivernale des bovins et de ces oiseaux. Un tableau, en annexe, expose les résultats du taux de portage salmonellique chez les vaches et les étourneaux.
Le comportement des oiseaux malades et la très faible probabilité pour une vache d'ingérer une dose minimale infectante pour les salmonelles (un million à un milliard d'éléments bactériens, chez l'homme, la vache ou le veau) par consommation d'une ration polluée par des étourneaux excréteurs peut rendre plus logique un sens de contamination inverse : vache ' étourneau, même si ce type de preuve est très aléatoire.

Globalement, loin de grever le statut sanitaire de l'Environnement de haute et moyenne montagne, le rôle de collaborateur actif et positif des vautours paraît évident. En effet, sur le plan de la dissémination d'agents hautement pathogènes comme Bacillus anthracis, même si des études bactériologiques ultérieures s'avèrent pertinentes et nécessaires (sur cadavres, jus de ruissellement des dalles de charniers, oiseaux capturés et manipulés, prélèvements sur les phanères et sur les productions biologiques), on peut affirmer, avec HOUSTON et COOPER [16], que les vautours évitent - ou, en tout cas, réduisent - la sporulation de la bactéridie charbonneuse, tout comme celle des Clostridies (entérobactéries, agents des entérotoxémies, du tétanos et des toxi-infections botuliques).
P. MUNDY (com. pers., juin 1999) a effectué 260 prélèvements sur des becs de vautours africains, au Zimbabwe : toutes les recherches bactériologiques sur le charbon bactéridien se sont révélées négatives, spores comprises L'épidémiologie concernant la faune sauvage doit tenir compte, encore plus qu'en milieu confiné, des paramètres éthologiques et écologiques concernant l'hôte, le parasite et la connaissance des milieux (ou biotopes).
Ces trois éléments interfèrent sur les uns et les autres. L'ornithologie devrait constituer un des outils pour ces études. Il paraît logique de rendre les vecteurs animés responsables de possibilité de rencontre entre un agent pathogène et une espèce sensible, réceptrice : les oiseaux sont de bons exemples de vecteurs ailés potentiels.
Les mouches aussi. Un cadavre non recyclé par des vertébrés génère des millions de ces insectes. Les larves de ces Muscidés, les asticots, ont une faculté de bio-concentration de toxines botuliques. On attribue à cette qualité, une partie des hécatombes aviaires consécutives aux vagues estivales de botulisme hydrique dans le secteur du Lac de Grandlieu (DMV J.-M. GOURREAU, com. pers.)(10).
Il nous semble pertinent d'insister sur la nécessité de mieux connaître la biologie et l'éthologie de ces vecteurs. Ces connaissances de l'écologie des vautours les disculpent, à l'évidence, largement (voir aussi l'Annexe 1).


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